Liste des billets comportant le tag Michel Boujut

WIM WENDERS - MICHEL BOUJUT

TAXI DRIVER par Michel Boujut

“Il faudrait retrouver devant Taxi Driver ce qu’on a ressenti la première fois qu’on l’a vu, les émo­tions, le vertige, le malaise, sans se soucier encore de la place qu’occuperait le film de Martin Scorsese dans l’histoire du cinéma, ni de son influence décisive sur tant d’œuvres à venir. La première fois, pour moi, ce fut à Cannes, en 1976, dans le vieux Palais où la semaine suivante le jury présidé par Tennes­see Williams remettrait à Scorsese, rayonnant et sombre, la Palme d’or. Catharsis de cinéma. On ne parlait cette année-là sur la Croisette que de Taxi Driver et de Travis Bickle, alias Robert De Niro, le héros existentiel et insom­niaque, qui nourrit sa haine en roulant de nuit dans les pires quartiers de New York Vétéran de la guerre du Viêtnam, il remâche au volant de son taxi jaune ses hantises, ses traumatismes, ses frustrations de schizophrène recuit “I have bad ideas in my head…” , répète-t-il devant le spectacle du “grand chaudron” où il se meut, “comme dans un égout à ciel ouvert”. Travis est de la race de ces “criminels de Dieu” en puissance, de ces mystiques violents qu’une étincelle suffit à transformer en anges exter­minateurs. À force de rêver de purification (eth­nique) et de rédemption dans la ville infernale, il passera à l’acte, après avoir soigneusement choisi sa panoplie de samouraï urbain. C’est à un ennemi potentiel qu’il s’adresse devant son miroir quand il décline, flingue au poing, crâne rasé façon Mohawk, son menaçant :  ”Are you talking to me ?…”

Michel Boujut extrait Taxi d’enfer in L’avant-Scène Cinéma n°529 - Février 2004


Michel BOUJUT sur LA HORDE SAUVAGE - The Wild Bunch

“Au générique de début, une scène nous avait montré des visages d’enfants regardant dans l’herbe sèche avec des yeux avides la lutte à mort de scorpions et de fourmis rouges. Explication de texte par l’intéressé : “Pendant le tournage, Emilio Fernandez m’a fait remarquer : La Horde Sauvage ce sont des scorpions dans une fourmilière !” Juste métaphore. Ni repentance, ni rédemption : Peckinpah n’était pas un cinéaste correct. Ses “fantômes” éclatent de rire au générique de fin…”

Michel Boujut extrait de Scorpions et fourmis rouges in L’Avant-Scène Cinéma La Horde Sauvage n°511 - Avril 2002.

SEX MACHINE sur CRASH de Cronenberg - Michel Boujut

Inspiré du roman-culte de l’écrivain britannique James Graham Ballard paru vingt ans auparavant, Crash s’inscrit dans le droit fil des expérimentations dérangeantes du ciné-psy de Toronto, le seul et unique David Cronenberg, auteur obsessionnel de fables modernes où le corps humain est perçu comme source de fascination et d’horreur. Cronenberg qui déclarait à André S. Labarthe dans le volet de la fameuse série Cinéma, de notre temps qui lui est consacré : « I have to make the world be flesh » (Je dois transformer le monde en chair.) Un credo dont il s’est fait, film après film, l’insidieux propagandiste.

Crash est à proprement parler un film pornographique, c’est-à-dire selon le Petit Robert une «représentation de choses obscènes destinées à être communiquées au public». La conduite automobile en est, si l’on ose dire, le véhicule fantasmatique par excellence. Dans la préface de l’édition française de son livre, Ballard (à qui l’un des protagonistes emprunte son nom par jeu de miroirs) définissait Crash comme « un roman apocalyptique d’aujourd’hui », et les accidents de la route comme «le présage sinistre d’un mariage de cauchemar entre le sexe et la technologie».

Avec le passage de l’écrit à l’écran, Cronenberg s’approprie fidèlement les troublantes figures d’un théâtre d’ombres où l’obscur objet du désir règne en maître. Ainsi dudit Ballard (James Spader), producteur d’émissions sur la sécurité routière (!) et de sa femme Catherine (Deborah Unger) dont les infidélités mutuelles ne suffisent

plus à pimenter la relation. Ainsi d’Helen Remington (Holly Hunter) dont Ballard a heurté de plein fouet le véhicule, tuant son mari sur le coup. Ainsi encore de Gabrielle (Rosanna Arquette), handicapée dont les prothèses de cuir et d’acier enserrent ses cuisses en bas résille. La rencontre avec le délirant Vaughan

(Elias Koteas), qui met en scène les collisions qui ont coûté la vie à James Dean ou à Jayne Mansfield, va les révéler à eux-mêmes. Tels les membres d’une secte qui ne peuvent plus concevoir ou consommer le plaisir sexuel qu’en rejouant indéfiniment l’accident auquel ils ont été mêlés, en un ultime et ravageur orgasme automobile. Passion déviante et fétichiste désormais inséparable de leur pulsion de mort. Plus ils sont déchiquetés et leurs corps tuméfiés, plus la jouissance les emporte. Leur chair frémissante se superpose et se confond avec les épaves des minces carrosseries. Tout se mêle, tout se confond, l’essence et le sang qui s’écoulent, l’huile et le sperme qui jaillissent.

Cronenberg filme ses accidents comme des accouplements. Mi-onirisme, mi-gore, les machines désirantes sont parmi nous.

Dans ce ballet mortel, ce qui fascine révulse.

MICHEL BOUJUT

in L’Avant-Scène Cinéma - Crash